L'adulte

   À la différence de l’enfant, l’adulte a un vécu qui va beaucoup l’influencer, consciemment ou non. Ainsi de nouveaux facteurs vont entrer en jeu tels que la culture, l’éducation ou la religion par exemple.

   En ce qui concerne le vécu, un adulte ayant été atteint d’une grave maladie étant petit, ne va pas avoir les mêmes réactions face à la douleur. La peur s’installe plus facilement étant donné qu’il en connaît les conséquences physiques et morales. De plus, en fonction du type de la douleur, elle sera plus ou moins dure à supporter et à affronter. Une peur permanente de la maladie (réelle ou inventée) est une pathologie à part entière : c’est l’hypocondrie. Un enfant qui aurait été sujet à beaucoup d’examens, prises de sang ou radios, ou à la prise récurrente de médicaments, anti-inflammatoires ou antalgiques, pourrait être moins coopératif et moins rassuré à l’âge adulte. De même les visites médicales annuelles recommandées ne seront pas forcément entreprises chez de telles personnes. Cela est certes compréhensible mais malgré tout dangereux, surtout lorsque l’âge s’installe.

   L’anthropologie de la douleur est une étude qui nous apprend l’influence de l’appartenance culturelle et religieuse sur le vécu douloureux et les modes d’expression de la douleur. Ainsi, un adulte appartenant à une religion ou ayant une culture particulière, n’aura pas les mêmes réactions face à la douleur. David Le Breton (anthropologue et sociologue français) et Mark Zborowski (diplômé russe d’ethnologie) ont été les premiers à se pencher sur la question. 

   Prenons l’exemple des Bariba, peuple du nord du Bénin et du Nigéria. Ses membres ont une conception de la douleur que nous autres européens avons du mal à comprendre. Pour eux, manifester une quelconque douleur est considéré comme un signe de lâcheté qui suscite la honte. Le comportement à adopter en cas de douleur, qu’elle soit grave ou non, est l’indifférence, le stoïcisme, l’absence de réaction. Les femmes accouchent d’ailleurs dans l’isolement total, sans manifester le moindre signe de douleur.

   Si cette tradition n’a aucune raison d’être dans notre culture, la religion chrétienne, si présente en Europe, inculque tout de même une vision particulière de la douleur. Dans la Bible, la douleur est définit comme étant une punition divine infligée lors du non-respect des Dix Commandements, lois « dictées » par le Seigneur. La souffrance est liée au mépris, à la calomnie ou à la haine des Hommes. Elle est une humiliation devant Dieu, un signe de sa colère. La douleur est également considérée dans le nouveau testament, comme un lien avec le Christ, un moyen de partager sa souffrance. Les chrétiens auront donc tendance à ne pas se préoccuper de leur douleur, voire même à la cacher.

  

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   Une autre différenciation est à prendre en compte. Il existe bel et bien une différence entre les sexes. En effet, bien que la plupart du monde ne le sache pas, ou ne veuille pas le croire, la femme perçoit la douleur plus intensément. La peau des femmes possède plus de récepteurs sensitifs, et son pouvoir inhibiteur est moins actif que chez l’homme. De plus, il a été prouvé statistiquement que les femmes sont plus souvent atteintes de migraines ou de fybromyalgies (état douloureux musculaire chronique et fatigue persistante) par exemple. 

   Sandrine Vincent, docteur en sciences sociales, s’est intéressée aux stéréotypes dans son ouvrage Le Jouet et ses usages sociaux. En résumé, il est écrit que même si les mœurs ont évolués, il a toujours été vrai que l’on n’éduque pas une fille et un garçon de la même façon. Une fille doit se comporter comme une fille, et un garçon comme un garçon, comme on leur apprend. La sensibilité d’un côté et la virilité de l’autre. Si les stéréotypes de genre apparaissent dès le plus jeune âge, adultes, hommes et femmes n’expriment pas leur douleur de la même manière. Un homme évoquera les contraintes physiques et sociales (gêne, fatigue, mauvaise humeur). Il préfère la solitude pour ne pas se sentir comme un poids pour son entourage. La femme, elle, va plutôt évoquer l’intensité de la douleur et sa dimension psychique (insupportable, intenable, angoisse, l’idée de la mort en cas extrême). Ainsi verbalisée et assumée, la douleur parait plus simple pour une femme que pour un homme qui a plus de difficulté à faire face à sa douleur même si, au final, hommes et femmes éprouvent les mêmes angoisses.

 

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   Nous pouvons aussi évoquer la vision de la douleur dans le sport. Elle est considérée comme un signe de progression. La souffrance est une preuve que le corps va au-delà de ses habitudes pour pouvoir ensuite faciliter l’effort en compétition. Cependant, si les limites du corps sont dépassées, c’est la blessure, plus ou moins grave. Celle-ci va souvent être vue comme un obstacle à l’entraînement. C’est pour cela que les traitements et arrêts conseillés par les médecins ne vont pas être respectés correctement, ou du moins raccourcis, ce qui n’est en aucun cas bénéfique pour la guérison. La douleur est donc pour les sportifs (surtout les passionnés et les sportifs de haut-niveau) un moyen d’améliorer les records, même si leur corps en paie les conséquences.

 

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   Ainsi, plusieurs facteurs influencent notre comportement face à la douleur : notre culture, notre religion, nos activités (sportives), nos traditions, notre éducation, notre sexe, notre vécu. Ces facteurs sont donc à prendre en compte lors de l’évaluation de la douleur qui est obligatoire pour apprivoiser la douleur, établir le bon diagnostic et soigner le patient avec efficacité.

   L’évaluation de la douleur est primordiale pour soigner un patient. Le doute n’est pas permis, surtout quand la vie du patient est mise en jeu. L’évaluation est triple dans la mesure du possible. Celle du patient, dont l’avis est indiscutable car il est le seul à connaître réellement sa douleur, celle de la famille et celle des médecins sont toutes trois requises. Cela permet qu’elle soit la plus précise possible. Mais, la douleur seule ne permet pas un diagnostic, elle vient compléter les examens complémentaires.

   Les échelles sont en vérité un moyen de communication entre la maladie, le patient et les médecins. On peut les répartir en trois types : 

  •  unidimensionnelles : 

Tout d’abord, la plus connue et la plus fiable : l’E.V.A. (Échelle Visuelle Analogique). Créée en 1974 par Huskisson, elle se présente sous la forme d’une ligne droite de 10cm. Le patient déplace le curseur d’une extrémité à l’autre (absence de douleur à gauche et douleur insupportable à droite). Le soignant, de son côté, a une graduation millimétrée qui analyse le résultat.

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La face dite « évaluateur », est également une échelle à part entière : l’E.N. (Échelle Numérique). Des chiffres de 0 à 10 sont représentés avec 0 qui signifie « pas de douleur » et 10, « douleur maximale envisageable ». Le patient doit entourer le chiffre qui lui semble le plus représentatif de sa douleur. 


   Parfois plus accessible car moins abstraite, l’E.V.S. (Échelle Verbale Simple), est une suite de numéro, de 0 à 4 cette fois-ci (0=absente, 1=faible, 2=modérée, 3=intense, 4=extrêmement intense). Le but est le même : le patient doit entourer le numéro le plus adapté à l’intensité de sa souffrance.


 

 

0   Pas de douleur
1   Faible
2   Modérée
3   Intense
4   Extrêmement intense

 

   Il existe aussi l’E.V.R. (Échelle Verbale Relative). Différente, elle est plus « littéraire ». Elle se compose de plusieurs mots et adjectifs qui sont souvent utilisés pour décrire une douleur. Il s’agit de cocher celui qui serait le plus précis. 

 
 

Elancements 

 

 

 

 

 

Pénétrante 

 

 

 

 

 

Décharges électriques 

 

 

 

 

 

Coups de poignard 

 

 

 

 

 

En étau 

 

 

 

 

 

Tiraillement 

 

 

 

 

 

Brûlure 

 

 

 

 

 

Fourmillements 

 

 

 

 

 

Lourdeur 

 

 

 

 

 

Epuisante 

 

 

 

 

 

Angoissante 

 

 

 

 

 

Obsédante 

 

 

 

 

 

Insupportable 

 

 

 

 

 

Enervante 

 

 

 

 

 

Exaspérante 

 

 

 

 

 

Déprimante 

 

 

 

 

 

 

 

  •  Pluridimensionnelles :

La seule utilisée en France est le Q.D.S.A. ou Questionnaire de la Douleur de Saint Antoine qui a été élaborée par François Boureau, médecin français spécialiste en neurophysiologie et dans le traitement de la douleur. C’est en fait une adaptation d’une échelle américaine : le McGill Pain Questionnaire (M.P.Q.), créé par Ronald Melzack, un chercheur québécois mondialement reconnu pour ses recherches sur la douleur et son traitement. C’est un questionnaire de 61 mots qualificatifs en tout qui sont répartis en 17 sous-classes : 9 sensorielles, 7 affectives et 1 évaluative. Une fois sélectionnés, le patient doit les noter de 0 à 4 (même cotation que pour l’E.V.S.). Cependant, cette échelle a une limite : si le patient a des difficultés à s’exprimer (langue française peu maîtrisée), il lui sera difficile de l’utiliser.

 

 

A

Battements

H

Picotements

Pulsations

Fourmillements

Elancements

Démangeaisons

En éclairs

Engourdissement

Décharges électriques

Lourdeur

Coups de marteau

Sourde

 

 

 

 

 

 

B

Rayonnante

J

Fatigante

Irradiation

Epuisante

 

 

 

 

Ereintante

C

Piqûre

 

 

 

Coupure

K

Nauséeuse

Pénétrante

Suffocante

Transperçante

Syncopale

Coup de poignard

 

 

 

 

 

 

L

Inquiétante

D

Pincement

Oppressante

Serrement

Angoissante

Compression

 

 

 

Ecrasement

M

Harcelante

En étau

Obsédante

Broiement

Cruelle

 

 

 

Torturante

E

Tiraillement

Suppliciante

Etirement

 

 

 

Distension

N

Gênante

Déchirure

Désagréable

Torsion

Pénible

Arrachement

Insupportable

 

 

 

 

 

 

F

Chaleur

O

Enervante

Brûlure

Exaspérante

 

 

 

Horripilante

G

Froid

 

 

 

Glace

P

Déprimante

 

 

 

Suicidaire

 



  •  comportementales : 

L’E.G.R. (Échelle Gustave Roussy), car elle est adaptée aux plus petits. L’échelle Doloplus de Bernard Wary, fondateur de la S.F.A.P. (Société Française d’Accompagnement et Soins Palliatifs) et la grille d’évaluation de la douleur de l’U.S.P. du Val d’Azergue sont les deux échelles les plus adaptées en gériatrie. L’état général du patient est quant à lui évalué par l’index de Karnofsky ou l’indice de performance de l’O.M.S. Le premier étant difficile à expliquer par écrit, une image de l’index permet de comprendre son utilisation et son fonctionnement. 

 

Description simple 

%

Critères

Peut mener une activité normale

Pas de prise en charge particulière

100%

Etat général normal - Pas de plaintes, ni signes de maladie 

90%

Activité normale - Symptômes mineurs - Signes mineurs de maladie 

80%

Activité normale avec difficultés - Symptômes de la maladie 

Incapable de travailler 

Séjour possible à la maison 

Soins personnels possibles

70%

Capable de s'occuper de lui-même - Incapable de travailler normalement 

60%

Besoin intermittent d'une assistance mais de soins médicaux fréquents

50%

Besoin constant d'une assistance avec des soins médicaux fréquents

Incapable de s'occuper de lui-même 

Soins institutionnels souhaitables

40%

Invalide - Besoin de soins spécifiques et d'assistance

30%

Complètement invalide - Indication d'hospitalisation - Pas de risque imminent de mort

20%

Très invalide - Hospitalisation nécessaire - Traitement intensif 

États terminaux 

10%

Moribond

0%

Décédé

 

 

 

   Le deuxième sera également plus explicite une fois illustré. Cette échelle d’évaluation est remplie uniquement par les médecins, tout comme la première.

 

 

0

Capable d'une activité identique à celle précédent la maladie, sans aucune restriction

1

Activité physique diminuée mais ambulatoire et capable de mener un travail

2

Ambulatoire et capable de prendre soin de soi, incapable de travailler. Alité moins de 50 % de son temps

3

Capables de seulement quelques soins personnels. Alité ou en chaise plus de 50 % du temps

4

Incapable de prendre soin de lui-même, alité ou en chaise en permanence

 

   Ainsi, ces indices vont permettre d’utiliser un même langage entre les médecins et de pouvoir évaluer le patient d’une manière globale. L’évaluation de la douleur du patient doit être répétée dans le temps afin d’en apprécier l’efficacité. 

   S’il existe plusieurs moyens d’évaluation, il faut prendre en compte le passé du patient, sa culture, son mode de vie et d’autres facteurs qui pourraient nuire à l’efficacité de la prise en charge. 

    Un autre facteur à prendre en compte est la modification de l’expression de la douleur quand un individu vieillit.


 

 

La personne âgée →

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